Le bitcoin et l’ombre de l’économie informelle

Nessim Ait-Kacimi / Journaliste

BITCOIN« Nous avons gagné la guerre sur les drogues grâce à bitcoin. » Ross Ulbrich, le fondateur de Silk Road, le supermarché en ligne des drogues qui a été fermé par les autorités fin 2013, avait de quoi être satisfait. Entre 2012 et septembre 2013, la croissance de ses ventes a été de 600 %, de 14,4 millions de dollars à près de 90 millions. Selon Nicolas Christin de Carnegie Mellon, en 2012, les transactions en bitcoins sur le site représentaient entre 4,5 % et 9 % des volumes traités sur toutes les Bourses mondiales du bitcoin.

Une myriade de sites

Depuis la chute de Silk Road, le marché des drogues en ligne autrefois concentré sur un nombre réduit d’acteurs (Black Market Reloaded, Atlantis, Open Vendor Database, Farmer’s Market) s’est morcelé en une myriade de sites, des centaines mais de plus petite taille. Il est très « résilient » à l’adversité : les actions de la justice, les opérations de piratage n’ont que des effets limités et transitoires sur son développement. Une étude (1) a passé en revue les 35 principaux sites de ventes de drogues pour évaluer leurs volumes. Ces derniers sont estimés entre 300.000 et 500.000 dollars par jour, et jusqu’à 650.000 dollars lors des journées fastes. Champion toute catégorie, Silk Road a généré à lui seul près de 214 millions de dollars durant son activité. A titre de comparaison, Bitpay, un des principaux services de paiement pour les entreprises, a généré pour 160 millions de dollars de transactions en bitcoins en 2014.

Le cannabis, la cocaïne et l’ecstasy représentent plus de 70 % des ventes sur ces sites. C’est un petit nombre de vendeurs qui réalisent l’essentiel des bénéfices : 2 % gagnent plus de 100.000 dollars sur la période (220 jours) et une trentaine plus de 1 million de dollars. 1 % des vendeurs représente plus de la moitié des volumes alors que 70 % des vendeurs parviennent à vendre pour moins de 1.000 dollars de stupéfiants. Autour de 20 % des drogues proposées sur le site ont été acquises dans la perspective d’une revente ultérieure . « L’importance de Silk Road vient de la façon dont il a révolutionné la distribution et le commerce des drogues. Même si les grands cartels ne vont pas vendre du jour au lendemain leurs centaines de kilos sur ces sites, ils y voient un moyen de diversifier leur distribution. Les marchés en ligne des drogues sont l’innovation qu’attendait l’économie informelle depuis des années », selon l’étude.

Conséquence, l’afflux d’argent sale vers le bitcoin n’est pas prêt de se tarir. Dans les six mois suivant la fermeture de Silk Road, l’offre de drogues sur Internet a bondi de 176 % selon Digital Citizens Alliance. Cette offre rencontre une demande importante. En effet, selon un sondage du Global Drug Survey, le pourcentage de personnes déclarant avoir acheté au moins une fois des drogues au sens large (alcool, tabac, cannabis, drogues de synthèse…) sur Internet va de 5 % (Suisse) à 14 % (France, Etats-Unis) et même 22 % au Royaume-Uni. Le rapport de la Rand Corporation présenté au gouvernement américain estimait que les Américains ont dépensé chaque année autour de 100 milliards de dollars pour acheter des drogues durant la dernière décennie. Si, ne serait-ce que 1 % de ces sommes transitait par le biais de sites Internet, cela représenterait 1 milliard de dollars, soit plus du quart du marché du bitcoin, estimé au total à 3,5 milliards de dollars. Du fait de son statut de premier arrivé dans la sphère des nouvelles monnaies bitcoin s’est imposée très vite comme la devise de transaction de tous ces sites.

Des plus-values importantes

En outre, jusqu’à fin 2013, son cours n’a pratiquement pas cessé de monter, offrant des plus-values importantes, à ceux qui la détenaient. Elle était à la fois un bon placement et une monnaie de transaction. Elle garantit une certaine discrétion (hors des circuits financiers et bancaires classiques), mais loin d’être totale. C’est la raison pour laquelle, ont émergé des solutions. Ainsi, conçu spécialement pour le « darkweb », « Bitcoin Fog » veut créer un « brouillard » impénétrable : il rend le bitcoin 100 % anonyme avec très peu de possibilité de remonter à son utilisateur. D’autres crypto-monnaies (darkcoin…) ont été conçues spécialement pour cette économie informelle florissante. Quand les sites sont fermés par la justice, les bitcoins saisis sont parfois remis dans le circuit. Ainsi, le FBI a vendu aux enchères une grande partie des bitcoins qu’il avait confisqués lors de l’affaire Silk Road.

N. A.-K., Les Echos

(1) « Measuring the longitudinal evolution of the online anonymous marketplace ecosystem ».

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/journal20150825/lec2_finance_et_marches/021274256699-le-bitcoin-et-lombre-de-leconomie-informelle-1147545.php?SUASLzHWPdzggaSJ.99

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commentaires
  1. Jacques-Pierre Bernard dit :

    Pour avoir recours à la drogue il semblerait qu’il faille rencontrer des difficultés de communication, de l’incompréhension chronique. Car pourquoi aller chercher un plaisir chimique si on a la santé et les plaisirs naturels ( travail, sports, jeux intellectuels, repos, vie familiale ou associative, etc) ?
    Je ne pense pas qu’il faille punir les consommateurs de drogue ou les dealers ( leur retirer leur stock serait sans doute suffisant), car c’est sévir sur des gens de notre communauté, sans trouver la raison qui a incités des gens à consommer de la drogue.
    Mais il faut informer la jeunesse, à l’aide de campagnes nationales intenses faites par des pompiers, des médecins et surtout d’anciens drogués qui ont réussi à s’en sortir : leur expérience douloureuse sous l’emprise des drogues mérite d’être connue, et les jeunes retiendront les effets des drogues.

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  2. Jacques-Pierre Bernard dit :

    Mais à un danger il existe souvent un remède !
    Ainsi pour se sevrer des drogues ( légales ou non) il existe les centres Narconon.
    . Ces centres n’existent pas en France. Il faut aller en Allemagne, en Italie (plusieurs centres), au Portugal, Danemark, Suède, Espagne …

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  3. Jacques-Pierre Bernard dit :

    Je pense que l’idée de ne pas trop punir les consommateurs est bonne.
    Mais je pense aussi que le cannabis est une drogue dure ! La pub nouvelle qui lui est faite pour des qualités médicinales est exagérée et très probablement fausse : d’autres études scientifiques affirment que « … le cannabis modifie la structure des cellules du sperme en les déformant. Donc même de petites quantités de cannabis peuvent causer une stérilité temporaire chez des hommes. La consommation de cannabis peut bouleverser le cycle menstruel des femmes… »
    Bref, comme l’opium (et l’alcool ou les psychotropes médicaux) il va sembler produire des miracles au début ; mais en fait les drogues endommagent rapidement et bien davantage le corps qu’elles ne l’aident. Il faut en consommer très, très peu.

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  4. Jacques-Pierre Bernard dit :

    Ces trafics ne sont pas très bon pour la santé …
    ( Le côté médicinal du cannabis reste à être démontré, vérifié, établi par de nombreuses équipes de chercheurs).
    La saisie et la destruction du cannabis à but récréatif (et de sa résine), ou d’autres drogues, s’expliquent pour une simple raison : chez le consommateur, la drogue produit rapidement une perte de la vivacité intellectuelle, un ralentissement des réflexes, et cela est dangereux pour lui et ses congénères ( au volant, dans la rue, au travail… ).
    Le reste de la société ne peut accepter ces mises en danger évitables ( après l’accident, c’est trop tard pour la victime et le fautif).

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  5. Jacques-Pierre Bernard dit :

    La saisie des stocks de drogue, et leur destruction sont encore nécessaires.
    Les punitions actuelles ne le sont que très peu ( emprisonnements sans aide de prise de conscience).
    Il faut aller encore plus loin, plus en amont sur la chaine intellectuelle !
    Pourquoi une personne se tourne-t-elle vers les drogues à un moment de sa vie ?
    Constatons que les enfants ne pensent pas à en prendre…
    Mais à un moment certaines personnes goutent à une drogue (elles peuvent alors s’en détourner ou s’y adonner). Il s’est donc intellectuellement passé quelque chose : à un moment précis, la vie ne leur a plus du tout semblé vivable, et il leur était impossible d’envisager de continuer à vivre pareillement.
    Selon l’ humaniste américain Ron Hubbard, une explication possible est la mauvaise compréhension des mots étudiés ou entendus. Alors la personne se couperait d’une grande partie de la société : celle qu’elle ne comprend pas. Elle se crée son monde, et recherche logiquement dès lors la compagnie de personnes qui ont la même vision qu’elle sur la société.
    (Le « décrochage scolaire », dont il est question actuellement, aurait donc lieu juste avant le fait de s’adonner à une drogue, et non après. Par contre, une fois la décision prise et l‘action faite de consommer de la drogue, le décrochage scolaire s’amplifie car la décision de l‘individu est prise : il ne peut pas réussir – c’est du moins la conclusion à la quelle il est parvenu – dans cette société en continuant à se comporter comme il l‘avait fait jusque là).
    Et plus la personne pense qu’elle ne peut plus aider ou ne peut plus être aidée (à l’école, par exemple), plus elle va rechercher ce manque d’aide ( humaine, ou en ressource morale ou analytique) dans le(s) médicament(s) ou la drogue. Et bien sûr à forte doses ces produits sont très nuisibles.

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