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En 2015, Sofiane Hambli avait Ă©tĂ© remis en libertĂ© par la juge d’application des peines de Nancy aprĂšs avoir purgĂ© cinq ans de peine et rĂ©glĂ© une amende douaniĂšre de 2 millions d’euros, car – grĂące au travail de son avocate – il bĂ©nĂ©ficie d’une remise de peine exceptionnelle suivie d’une libĂ©ration conditionnelle. Il habite boulevard Exelmans dans un appartement-terrasse de 300 m2 avec piscine intĂ©rieure.

Faudra m’expliquer comment cette amende douaniĂšre a Ă©tĂ© rĂ©glĂ©e…D’oĂč venait les fonds et pourquoi le TRACFIN n’ a pas cherchĂ© plus loin!    Marc Fievet

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Le superflic et le baron de la drogue

SĂ©rie noire

Le premier Ă©tait le grand patron des stups ; le second, un baron du cannabis. Six annĂ©es durant, François Thierry et Sofiane Hambli ont travaillĂ© ensemble dans le plus grand secret. Ils se voyaient, se respectaient, se manipulaient aussi. Olivier Bouchara a remontĂ© le fil d’une relation toxique qui a fini par les faire plonger.

Ça commence­ par des images Ă©tranges, presque irrĂ©elles. Ce dimanche soir d’octobre  2015, François Hollande appa­raĂźt en direct sur les chaĂźnes d’information devant des dizaines de ballots de cannabis. Le prĂ©sident rajuste sa cravate, traverse un entrepĂŽt mal Ă©clairĂ©, ­fĂ©licite de grands gaillards cagoulĂ©s devant les camĂ©ras : « Bravo pour votre courage, bravo  ! » La veille, ces agents des douanes ont saisi sept tonnes de haschich dissimulĂ©es dans trois camionnettes garĂ©es boulevard Exelmans, aux confins du XVIe arrondissement de Paris. « La plus grande prise depuis longtemps », souligne le chef de l’État avec fiertĂ©, vantant une opĂ©ration menĂ©e « sans mettre en danger la population du quartier, et alors que l’on savait qu’une organisation criminelle pouvait intervenir Ă  tout moment ». Le visage fermĂ©, il Ă©voque mĂȘme des liens avec des groupes « terroristes ». Avant de conclure, solennel : « Cette saisie, je l’espĂšre, va leur porter un coup fatal. » À cet instant devant la tĂ©lĂ©vision de son bureau, seul François Thierry, le grand patron des stups, sait Ă  quel point le prĂ©sident raconte n’importe quoi. Mais il est encore loin d’imaginer que le « coup fatal » sera portĂ© contre lui.

Une semaine plus tard, Le Parisien rĂ©vĂšle l’imposture : l’opĂ©ration saluĂ©e par l’ÉlysĂ©e Ă©tait bidon. ZĂ©ro danger dans les parages, aucune organisation criminelle Ă  proximitĂ©, encore moins de cellule terroriste. La drogue se trouvait en rĂ©alitĂ© sous le contrĂŽle d’un sulfureux informateur de police­, plus prĂ©cisĂ©ment des « stups », le service rival des douanes. L’indic  ? « Un homme de 39 ans, originaire de Mulhouse, condamnĂ© Ă  treize ans de prison en 2011 », prĂ©cise l’­article. Son identitĂ© n’est pas divulguĂ©e, mais les initiĂ©s ont reconnu Sofiane Hambli, alias « la chimĂšre », une lĂ©gende du trafic de shit en Europe. Un garçon aussi rusĂ© que violent, dont la fortune est estimĂ©e Ă  plusieurs centaines de millions d’euros. « Tout simplement le numĂ©ro 1 », Ă©crit JĂ©rĂŽme Pierrat, spĂ©cialiste du grand banditisme et auteur de Parrains de citĂ©s (Ă©ditions La Manufacture de livres, 2014), le Who’s Who des gros bonnets.

Le vendredi suivant, le journaliste du Parisien qui a sorti le scoop dĂ©jeune avec un vieil ami pĂ©naliste, Joseph Cohen-Sabban, dans une brasserie de la place Dauphine. L’avocat revient d’un sĂ©jour Ă  Bali et il a ratĂ© cette incroyable histoire de saisie en plein Paris. Il hallucine : ainsi donc, un caĂŻd travaillait en douce pour la police…

À la fin du repas, il consulte son Iphone. Message d’un collaborateur : « Jo, reviens vite au cabinet ! Y a du lourd dans la salle d’attente. »

Sofiane Hambli a dĂ©barquĂ© quelques minutes plus tĂŽt, flanquĂ© d’un homme de main. 1 mĂštre 75, crĂąne rasĂ©, tout en muscles et en tension. Il est visiblement nerveux, peine Ă  tenir en place. Ses trois tĂ©lĂ©phones vibrent sans arrĂȘt. Depuis la parution de l’article rĂ©vĂ©lant son double jeu, il ne cesse de recevoir des menaces. Il doit rapidement se mettre Ă  l’abri Ă  l’étranger avec sa famille. En attendant, il a besoin d’un avocat. Cohen-Sabban est flattĂ©, mais il hĂ©site. À 61 ans, il a dĂ©fendu les plus beaux gangsters, braqueurs, parrains marseillais, narcos colombiens, mafieux italiens… mais jamais de « balances ». Il en va de la rĂ©putation de son cabinet, un petit bijou situĂ© Ă  deux pas de la place de l’Étoile. Si ses clients venaient Ă  l’apprendre, ils pourraient se sentir trahis. En plus, Hambli ne refilait pas exactement des tuyaux aux agents des stups : il Ă©tait devenu l’informateur prĂ©fĂ©rĂ© du plus puissant d’entre eux, François Thierry. « Pourquoi moi ? finit par demander le tĂ©nor du barreau.

– Parce que vous ĂȘtes le meilleur et que vous allez me sortir de ce piĂšge. »

Le seigneur du cannabis et l’empereur de la lutte antistups. Deux cerveaux, deux caractĂšres, deux accros Ă  l’adrĂ©naline et au succĂšs. Durant des annĂ©es, ces deux surdouĂ©s que tout opposait ont travaillĂ© ensemble dans le plus grand secret. Ils se voyaient, se respectaient, se manipulaient aussi, dans un clair-obscur oĂč les frontiĂšres entre le juste et le lĂ©gal finissaient par s’estomper. Ils s’étaient associĂ©s autour d’intĂ©rĂȘts rĂ©ciproques. Ils allaient tomber ensemble aprĂšs avoir montĂ© des dizaines d’opĂ©rations, au terme d’une aventure devenue dangereuse et incontrĂŽlable.

« Vous avez Signal ? m’a-t-on demandĂ© dĂšs le dĂ©but de cette enquĂȘte. Ce serait mieux pour communiquer. » Signal : une messagerie chiffrĂ©e oĂč les Ă©crits s’effacent au bout de quelques secondes. Tous me posaient la mĂȘme question : anciens voyous, policiers, sources proches du dossier, comme on dit pudiquement. Ils Ă©taient d’accord pour me rencontrer, raconter ce qu’ils avaient vu ou vĂ©cu, mais sans apparaĂźtre Ă  visage dĂ©couvert. Il m’incomberait ensuite de recouper avec les piĂšces et tĂ©moignages dont je disposais. J’ai installĂ© Signal sur mon tĂ©lĂ©phone et ce rĂ©cit a commencĂ©.

Le 18 octobre 2015, le président François Hollande vient féliciter les agents des douanes au lendemain de la saisie de sept tonnes de cannabis à Paris (crédits : PIERRE CONSTANT/AFP)

Audiard aprĂšs la khĂągne

À l’automne 2009, François Thierry apprend que Sofiane Hambli dĂ©prime sec dans sa prison de SĂ©ville. « Celui-lĂ  est mĂ»r. Tu peux le retourner », lui a glissĂ© un informateur. Hambli l’insaisissable, un enfant d’immigrĂ©s algĂ©riens devenu la star des dealers, un trompe-la-mort qui s’est jadis Ă©vadĂ© en sautant sur une moto lors d’un transfert Ă  l’hĂŽpital, un intrĂ©pide prĂȘt Ă  tout pour ne pas retourner au trou, y compris tirer sur la police espagnole, cet Hambli-lĂ  est sur le point de craquer. Il a Ă©tĂ© interpellĂ© six mois plus tĂŽt dans une marina de la Costa del Sol au moment oĂč il bouclait l’achat d’un yacht de trente-sept mĂštres. La fĂȘte est finie. À 34 ans, il n’est pas prĂšs de revoir les nuits de Marbella, ses villas avec piscine, ce coupĂ© Mercedes imma­triculĂ© en son honneur « Rise Man ». Il s’apprĂȘte Ă  purger une peine de dix-huit annĂ©es de prison et, vu son pedigree, il aura du mal Ă  obtenir une permission, ne serait-ce que pour embrasser son petit garçon.

François Thierry a fait le chemin jusqu’en Andalousie pour le rencontrer. À 41 ans, le policier dirige le prestigieux service des infiltrĂ©s, en attendant de prendre la tĂȘte de l’Office central pour la rĂ©pression du trafic illicite de stupĂ©fiants (Ocrtis). Il a une dĂ©gaine d’acteur qui renforce sa rĂ©putation de sĂ©ducteur : des yeux bleu azur, un bon mĂštre quatre-vingt-dix, une gouaille Ă  la Audiard servie par une culture d’ancien khĂągneux. Il les tombe toutes, avocates, magistrates, et mĂȘme cette actrice qui le poursuit quand il est en filature. DerriĂšre la vitre sĂ©curisĂ©e du parloir, il prĂ©sente son plan au dĂ©tenu : ce qui l’intĂ©resse, c’est le fonctionnement du marchĂ©. Qui paie qui ? Par quels circuits ­occultes transite l’argent ? Comment la marchandise s’implante-t-elle dans les citĂ©s ? « Si tu bosses pour moi, je saurai ne pas ĂȘtre ingrat. » Hambli esquisse un sourire : « OK, je vais rĂ©flĂ©chir Ă  ta proposition. » Il n’ignore rien du systĂšme et, pour le prouver, il cite les noms de deux indics parmi les trafiquants de premier rang : « Je sais que vous avez bossĂ© avec eux et que ça s’est plutĂŽt bien passĂ©… »

Le deuxiĂšme entretien a lieu peu de temps aprĂšs. Thierry veut tester le dĂ©tenu. Il a prĂ©parĂ© une liste de questions dont il connaĂźt les rĂ©ponses. L’autre rĂ©plique sur le ton de l’évidence, l’air de dire : « On va jouer aux cons encore longtemps ? » Le commissaire aborde alors une affaire de blanchiment sur laquelle il planche depuis des mois. Soudain, le dĂ©luge, une digue a lĂąchĂ©. Hambli parle vite, sans filtre, ça fuse dans tous les sens. Thierry remplit ses petits carnets noirs. Il relance, demande des prĂ©cisions, des noms. À la fin de la discussion, il marche sur l’eau.

Si tout ce que dit ce garçon est vrai, le commissaire vient de dĂ©nicher la perle rare. Pas comme ces informateurs habituels, une cohorte de patrons de boĂźtes interlopes, de concierges Ă©triquĂ©s et d’agents immobiliers crapoteux. Sans parler « des mythomanes qui regardent deux documentaires sur Verdun et vous font croire qu’ils Ă©taient dans les tranchĂ©es », aime raconter Thierry. Lui, il faudra le traiter avec Ă©gards. D’ailleurs, quand Hambli a demandĂ© un avocat discret en France pour suivre la procĂ©dure d’extradition, le policier a aussitĂŽt transmis une liste de trois-quatre noms, dont celui d’une jeune spĂ©cialiste en droit immobilier. « Je ne voulais pas d’un grand pĂ©naliste qui risquait de parler Ă  ses clients », dira le trafiquant aux juges. Thierry-les-yeux-bleus, lui, a juste « omis » de prĂ©ciser qu’il avait eu une histoire avec l’avocate choisie. Et qu’il continuait Ă  la voir de temps Ă  autre…

DĂ©but 2010, les premiers rĂ©sultats sont encourageants. GrĂące Ă  son informateur secret en Espagne, les stups parviennent Ă  dĂ©manteler plusieurs rĂ©seaux. Pas des pointures mais des profils intĂ©ressants. L’office, qui ronronnait depuis des annĂ©es, retrouve le goĂ»t de l’action. Le nouveau patron a tant d’énergie. Il a jadis menĂ© des opĂ©rations d’infiltration dans la jungle colombienne, arraisonnĂ© des voiliers remplis de cocaĂŻne aux Antilles, nĂ©gociĂ© des rançons avec des chefs de gangs dominicains. Ses discours galvanisent la soixantaine d’agents. « Il faut taper plus haut, viser les tĂȘtes de rĂ©seau », martĂšle-t-il. Dans son esprit, les stups doivent se dĂ©marquer des douaniers en cessant d’ĂȘtre obsĂ©dĂ©s par les saisies. Interpeller un chauffeur polonais de poids lourd avec deux, trois ou cinq tonnes de rĂ©sine, c’est bon pour les statistiques, mais ça ne change rien au fond du problĂšme : selon les Ă©tudes du ministĂšre de la santĂ©, il s’écoule au moins quatre cent cinquante tonnes de cannabis en France par an, des centaines de milliers d’accros en consomment chaque jour, des millions une fois par semaine. « Qu’on le veuille ou non, la marchandise continuera Ă  passer », rĂ©pĂšte Thierry Ă  ses Ă©quipes. La seule maniĂšre de mettre un coup d’arrĂȘt au trafic, c’est de faire tomber les cerveaux. Et pour ça, il a un plan.

François Thierry lors d’une confĂ©rence de presse en dĂ©cembre 2012 (crĂ©dits : PATRICK KOVARIK / AFP)

L’Iliade et le cannabis

Nom de code : « Myrmidon ». Il a eu cette idĂ©e en songeant Ă  l’unitĂ© de fantassins de l’armĂ©e athĂ©nienne qui, dans L’Iliade, pouvait Ă  elle seule renverser le cours d’une bataille. Le principe ? On identifie les camions remplis de cannabis au dĂ©part du Maroc, on les laisse tranquillement traverser les frontiĂšres, puis on surveille de prĂšs le dĂ©chargement. Une fois les grossistes identifiĂ©s, on leur tombe dessus au petit matin. Pas d’intervention en flagrant dĂ©lit, donc. Mais une stratĂ©gie de long terme destinĂ©e Ă  remonter au sommet des filiĂšres. Si les caĂŻds ont l’impression d’acheminer leur came sans encombre, tant mieux : ils finiront par relĂącher leur attention. « On ne construit pas seulement un cheval de Troie, dĂ©taille François Thierry Ă  ses troupes. On donne Ă  nos ennemis l’envie de le faire entrer dans la ville. »

Durant des mois, le commissaire va exposer cette nouvelle stratĂ©gie aux autoritĂ©s judiciaires. Les magistrats ne ­comprennent pas toujours le sens des rĂ©fĂ©rences Ă  la GrĂšce antique pour parler haschisch, mais ce policier a la foi. À la chancellerie, au parquet de Paris, au ministĂšre de l’intĂ©rieur, partout il dĂ©roule l’histoire des Myrmidons selon HomĂšre, parle de cette guerre qu’il faut mener pour la jeunesse, de ces citĂ©s gangrenĂ©es par le trafic et les rĂšglements de comptes. Il est temps de s’attaquer Ă  la racine du problĂšme, bouillonne-t-il. Certains juges, piquĂ©s au vif, lui demandent comment il compte bien s’y prendre pour repĂ©rer les fourgons au dĂ©part de Tanger, vu la faible coopĂ©ration des policiers marocains. « Vous avez raison, rĂ©pond-il. Il faut un informateur bĂ©ton chez les trafiquants. Et nous en avons un. »

En janvier 2011, Sofiane Hambli est extradĂ© d’Espagne pour purger sa peine en France. Le voilĂ  placĂ© Ă  la prison de Nancy-MaxĂ©ville, dans la rĂ©gion oĂč il a grandi. Ici, il se sent comme chez lui. Quand il Ă©tait incarcĂ©rĂ© pour trafic de stupĂ©fiants prĂšs de Metz en 2002, il continuait Ă  mener ses affaires de sa cellule Ă  la maniĂšre d’un trader. Il achetait, vendait, prenait des positions sur le cours du cannabis dans le Rif en utilisant jusqu’à quatorze lignes tĂ©lĂ©phoniques. La seule chose qu’il ignorait, c’est qu’elles Ă©taient toutes sur Ă©coute. Un jour, il s’inquiĂ©tait de la qualitĂ© auprĂšs d’un fournisseur marocain ; un autre, il menaçait un rival d’aller lui « trouer les genoux Ă  coups de perceuse », puis de le dĂ©couper lui-mĂȘme avec ses mains dĂšs sa sortie de prison. Le lendemain, il conseillait Ă  son lieutenant d’arrĂȘter de parler de « ces choses » au tĂ©lĂ©phone, « on risque de se brĂ»ler ».

Le temps a passĂ© et dĂ©sormais, il se tient Ă  carreau. C’est un dĂ©tenu modĂšle qui fait des pompes et regarde des sĂ©ries. Les gardiens sont Ă©tonnĂ©s de le voir rĂ©guliĂšrement au parloir en compagnie du grand patron des stups venu de Paris, mais personne ne moufte. Thierry annonce qu’il a rendez-vous avec « PĂ©pĂšre » ou « l’autre pensionnaire », et chacun comprend. Ensemble, ils passent de longues aprĂšs-midi Ă  faire et refaire le panorama du marchĂ©, des derniĂšres trahisons aux rumeurs de livraisons. « On dit que ces mecs-lĂ  ont rĂ©ussi Ă  faire rentrer un camion, tu confirmes ? » Il lui demande aussi de sous-titrer les conversations sibyllines entre dealers que ses Ă©quipes ont interceptĂ©es. Hambli donne des rĂ©ponses. Il lui arrive aussi de faire mine de ne pas savoir. Ou de tester le policier : « Je te dis un truc, mais si tu tapes maintenant, ça me grille.

– Ben dis-le moi et tu verras bien. »

Au fil du temps, les deux hommes apprennent Ă  se connaĂźtre. Ils se jaugent, se reniflent, jouent Ă  chercher leurs limites. « Tu as entendu parler de ce logiciel de cryptage ? » demande Hambli. « Moi, je ne suis pas un spĂ©cialiste, mais j’ai des gars qui sont des dieux du truc », bluffe Thierry. Leur relation se tisse dans l’intĂ©rĂȘt et la mĂ©fiance. Le policier multiplie les coups de filet pendant que le prisonnier obtient de menus arrangements, une autorisation de parloir pour sa sƓur, moins de fouilles en cellule… Thierry respecte sa parole. Peu avant le procĂšs en appel, il va plaider la cause de l’informateur auprĂšs du parquet. « On ne va pas passer de dix-huit Ă  cinq ans de prison, mais on vous a bien Ă©couté », s’entend-il rĂ©pondre. En avril 2011, la cour d’appel de Colmar ramĂšne la peine Ă  treize ans. Premiers signes de reconnaissance. S’il continue ainsi, PĂ©pĂšre obtiendra peut-ĂȘtre la fameuse « rĂ©duction de peine exceptionnelle » prĂ©vue par le code de procĂ©dure pĂ©nale pour les repentis les plus coopĂ©ratifs.

Son avocate y croit. Le commissaire aussi. Hambli est alors Ă  mille lieues de se douter que ses deux protecteurs sont dĂ©sormais ensemble. Thierry a quittĂ© sa belle actrice pour s’installer avec la juriste. Leur histoire est soudain devenue sĂ©rieuse. Ils attendent un bĂ©bĂ© et songent Ă  se marier. Mais ils n’en parlent Ă  personne. Aux stups, on ignore tout de la vie privĂ©e du patron et ce mĂ©lange des genres ne serait pas du meilleur effet. Le policier sent bien que cette affaire est en train de devenir un piĂšge pour lui aussi, mais il ne peut plus faire machine arriĂšre. Pour apaiser ses inquiĂ©tudes, il se dit que sa compagne dĂ©fendra Hambli jusqu’à sa sortie de prison puis qu’elle arrĂȘtera le pĂ©nal. Elle reviendra alors au droit immobilier ni vue ni connue. Du moins, c’est le plan…

François Thierry, alors grand patron des stups, lors d’une confĂ©rence de presse en 2011 (crĂ©dits : PIERRE VERDI/AFP)

Garde Ă  vue fantĂŽme

À partir de 2012, la relation entre le flic et l’indic s’intensifie. Thierry place la barre de plus en plus haut. Il lui demande maintenant de balancer ses anciens associĂ©s, des amis d’enfance. Hambli rĂ©clame « un peu de temps ». « C’est toi qui dĂ©cides, je ne te mets pas le couteau sous la gorge », rĂ©pĂšte le policier. Pour patienter, il a une idĂ©e : l’indic va l’aider Ă  surveiller une livraison sur la Costa del Sol en passant des coups de fil auprĂšs de ses contacts marocains. Mais comment tĂ©lĂ©phoner jour et nuit d’une cellule sans Ă©veiller l’attention ? LĂ  encore, Thierry a pensĂ© Ă  tout : il s’est arrangĂ© avec le parquet pour sortir Hambli le temps d’une fausse garde Ă  vue, comme s’il allait ĂȘtre interrogĂ© dans le cadre d’une vraie affaire. Le 3 avril, voici donc le dĂ©tenu menottĂ© Ă  l’arriĂšre d’un vĂ©hi­cule de police en route pour Nanterre, Ă  deux pas de l’Ocrtis. Une chambre a Ă©tĂ© rĂ©servĂ©e au Mercure. Il a trois jours et trois nuits pour accomplir sa mission. Au dĂ©part, tout se passe comme prĂ©vu. Mais au bout de quarante-huit heures, pour respecter un minimum la procĂ©dure, il faut le prĂ©senter Ă  un juge des libertĂ©s et de la dĂ©tention (JLD) afin de prolonger la garde Ă  vue de vingt-quatre heures. Pas de chance : le magistrat de permanence n’a aucune envie de participer Ă  un simulacre. Il faut trouver d’urgence un JLD plus conciliant. Coups de fil, discussions avec le parquet. En voici un. « Alors, M. Hambli, votre garde Ă  vue se passe bien ? » demande-t-il pour la forme avant de signer les papiers.

Hambli n’en revient pas. Si magistrats et policiers peuvent ainsi jouer avec la loi, il vaut mieux rĂ©pondre Ă  leurs demandes. Les mois suivant la garde Ă  vue fantĂŽme, ses vieux complices tombent les uns aprĂšs les autres, Ă  l’image de Djamel Talhi, alias « Johnny Depp » pour sa ressemblance avec le pirate des ­CaraĂŻbes. Il jouissait tran­quillement de sa fortune Ă  Londres depuis des annĂ©es et les stups dĂ©sespĂ©raient de le coincer. Son arrestation renforce la stature du commissaire. On le regarde dĂ©sormais avec crainte et admiration. De GenĂšve Ă  Madrid, il est invitĂ© Ă  exposer ses mĂ©thodes. MĂȘme les magistrats jadis circonspects doivent le reconnaĂźtre : jamais la police n’a arrĂȘtĂ© autant de trafiquants. « Je ne connais pas de stratĂ©gie plus efficace pour lutter contre le cannabis dans les citĂ©s », lui glisse l’un d’eux. Seuls les douaniers laissent percer des signes d’agacement : plus leurs rivaux font tomber des rĂ©seaux, moins ils saisissent de drogue. Et moins ils touchent de primes. Ce qui commence Ă  poser problĂšme, dans la mesure oĂč leur salaire dĂ©pend aussi des prises.

À l’automne 2012, Sofiane Hambli passe en toute discrĂ©tion devant un tribunal composĂ© de trois juges d’application des peines. Son dossier comporte un long courrier de soutien signĂ© François Thierry : « Le nombre d’affaires rĂ©alisĂ©es grĂące Ă  lui tĂ©moigne de son efficacitĂ© et de son opiniĂątretĂ©, l’intĂ©ressĂ© n’ayant jamais tentĂ© de manipuler ses agents traitants ou de dĂ©tourner cette collaboration dans un but personnel », Ă©crit-il. L’avocate rĂ©clame une rĂ©duction de peine exceptionnelle. AccordĂ©e. Hambli devait faire dix-huit ans de prison lors de son arrestation prĂšs de Malaga en 2009. Il sera libĂ©rĂ© fin 2014, au bout d’à peine quatre ans et demi.

La mission de trop

Les grands flics le savent : il arrive toujours un moment oĂč l’indic peut leur claquer entre les doigts parce qu’il a envie de changer de vie. En gĂ©nĂ©ral, c’est quand il sort de prison. Il faut alors le laisser filer, ne serait-ce que pour Ă©viter de dĂ©courager les vocations. François Thierry n’a pas oubliĂ© cet informateur qui a tout plaquĂ© pour Ă©lever des pur-sang dans le Nevada. « Grand bien te fasse, lui a-t-il dit, limite comprĂ©hensif. Mais si je te revois en train de nĂ©gocier une tonne, tout ce que tu auras fait pour moi dans le passĂ© n’aura plus aucune importance. »

Dehors, Hambli reçoit la visite du policier. Ils se voient d’abord au cafĂ©, mais l’ancien dĂ©tenu parle trop fort ; il vaut mieux se retrouver dans l’anonymat de la rue, du cĂŽtĂ© de la porte Maillot ou de la gare de Lyon. Thierry veut le convaincre d’accepter une derniĂšre mission. Ensuite, c’est promis, il le laissera tranquille. Il l’aidera mĂȘme Ă  disparaĂźtre Ă  l’étranger, en AmĂ©rique du Sud ou en Asie. Mais avant cela, il rĂȘve de faire tomber une lĂ©gende du trafic planquĂ©e en AlgĂ©rie : Moufid Bouchibi. Un ancien ami de Hambli devenu son ennemi jurĂ©. Le plan est dĂ©jĂ  prĂȘt : Bouchibi a perdu deux camions en Espagne fin 2014 et il doit recruter une nouvelle Ă©quipe de convoyeurs. RusĂ© comme il est, Hambli pourrait s’arranger pour faire embaucher des amis. Et glisser parmi eux des policiers infiltrĂ©s. « OK, rĂ©pond-il. Mais aprĂšs, c’est fini. »

Se joue alors une partie d’illusionnistes entre les deux hommes. Thierry lui fait croire qu’il le surveille en permanence, mĂȘme s’il n’en a Ă©videmment pas les moyens : « Tiens, c’était qui le mec Ă  moto avec toi l’autre jour ? » lui glisse-t-il. Hambli, lui, doit se comporter comme s’il Ă©tait de retour aux affaires. Dans ce milieu oĂč il faut en mettre plein la vue pour montrer qui est le boss, il loue un duplex de 300 mĂštres carrĂ©s avec piscine intĂ©rieure prĂšs de la porte d’Auteuil, dĂ©pense des fortunes chez Louis Vuitton ou Dolce & Gabbana, multiplie les voyages aux Pays-Bas et en Belgique… En profite-t-il pour mener son propre business ? Personne ne connaĂźt la vĂ©ritĂ© – et personne n’a envie de la connaĂźtre. Hambli a besoin d’ĂȘtre crĂ©dible pour rĂ©ussir l’opĂ©ration : il rend peut-ĂȘtre des services Ă  des voyous, se dit Thierry, mais il ne trafique pas comme avant. DĂšs le mois de mars 2015, des rumeurs laissent pourtant penser le contraire. Un ancien prisonnier de Nancy a appelĂ© la brigade des stupĂ©fiants de Paris (BSP) pour dĂ©noncer Hambli : il jure l’avoir entendu nĂ©gocier des « livraisons ». Le commissaire doit dĂ©miner. PĂ©pĂšre travaille en rĂ©alitĂ© pour l’Ocrtis et il convient de le protĂ©ger : « Laissez-nous vivre avec lui jusqu’à la fin de l’annĂ©e », demande-t-il Ă  la BSP. Il en profite pour refaire passer le message auprĂšs des douanes. On ne sait jamais.

Image du penthouse avec piscine que Sofiane Hambli louait prĂšs de la porte d’Auteuil

L’opĂ©ration est prĂ©vue Ă  l’automne 2015. Elle se prĂ©sente bien. Au dĂ©but de l’étĂ©, deux agents infiltrĂ©s ont eu un premier contact avec les lieutenants de Bouchibi qui leur ont remis des armes de poing pour protĂ©ger la marchandise. François Thierry en est certain : cette affaire sera l’apogĂ©e de sa carriĂšre aux stups. Il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© approchĂ© pour reprendre la direction de l’Office central de lutte contre le crime organisĂ© (Oclco). Les mĂ©dias l’adorent : il donne des interviews au Parisien, au Figaro, participe Ă  l’émission « C Ă  vous ». Quand Yves Calvi lui fait remarquer, un brin taquin, qu’il pourrait un jour se lancer en politique, François Thierry laisse Ă©chapper un « peut-ĂȘtre » plein d’espoirs.

Fin septembre 2015, la tension monte. Hambli communique avec Thierry grĂące Ă  des Blackberry introuvables sur le marchĂ©. Des « PGP », comme disent les dealers, l’acronyme du logiciel de chiffrement Pretty Good Privacy. Des appareils configurĂ©s avec des messageries reliĂ©es entre elles et vendus 1 300 euros piĂšce sur le Web ou sous le manteau en Hollande. Hambli en a achetĂ© une vingtaine dĂšs sa sortie de prison, dont deux pour parler avec le policier en toute tranquillitĂ©. Il connaĂźt enfin la date de dĂ©part du camion au Maroc : le 7 octobre. Ça tombe mal : Thierry est attendu Ă  Bogota du 12 ou 16 pour officialiser la crĂ©ation d’une unitĂ© de stups colombiens dĂ©diĂ©e Ă  la traque de trafiquants français de cocaĂŻne. Une cĂ©rĂ©monie en grande pompe est prĂ©vue avec les autoritĂ©s. Des annĂ©es que le commissaire travaille sur ce projet financĂ© par Europol. Alors quand il demande Ă  sa hiĂ©rarchie place Beauvau si quelqu’un peut le remplacer Ă  Bogota, la rĂ©ponse tombe : « Oublie ! Tes camions de shit, c’est bien. Mais ça, c’est un vrai projet politique. »

La suite est une incroyable succession de ratĂ©s. Le 7 au soir, le camion de Tanger dĂ©barque Ă  Barcelone, puis traverse la frontiĂšre franco-espagnole sans que personne ne sache s’il transporte huit, douze ou quinze tonnes de cannabis au milieu des plats Ă  tajine. Du 8 au 11, il reste dans un entrepĂŽt de VĂ©nissieux, prĂšs de Lyon, mais les policiers en planque ne signalent aucun mouvement Ă  proximitĂ©. Hambli appelle Thierry. Il commence Ă  s’inquiĂ©ter. Les acheteurs ne donnent pas de nouvelles. Et s’il avait Ă©tĂ© dĂ©masqué ? Et si le hangar Ă©tait attaqué ? La marchandise est sous sa responsabilitĂ©, il devra alors la rembourser. C’est la rĂšgle de ce genre de convois. Il y en a pour au moins 30 millions d’euros et les fournisseurs lui ont versĂ© 300 000 euros pour le transport. Il prĂ©vient le commissaire : « Si tes agents se font griller par des mecs Ă  moi, je serai obligĂ© de m’enfuir avec eux. » Le 12, pendant que Thierry s’envole pour la Colombie, Hambli dĂ©cide de dĂ©placer la cargaison vers un entrepĂŽt d’Aulnay-sous-Bois, en banlieue parisienne. Les livraisons vont bientĂŽt commencer, promet-il. Et avec elles, l’infiltration. Ce n’est plus qu’une question d’heures…

Deux jours plus tard, premiĂšres alertes : dans sa chambre d’hĂŽtel de Bogota, François Thierry apprend que les douanes ont saisi deux tonnes de cannabis sur l’A11 prĂšs d’Ancenis, entre Angers et Nantes, durant la nuit. L’identitĂ© du chauffeur, la qualitĂ© du produit : tout porte Ă  croire que la marchandise vient de Hambli. Mauvais pressentiment. Thierry tente de joindre l’indic : le PGP ne passe pas. Avec l’Iphone, il rĂ©ussit Ă  parler Ă  son adjoint des stups. Surtout, pas d’affolement. On maintient l’opĂ©ration. Et il faut vite retrouver Hambli pour savoir ce qui a pu se passer. De toute façon, il rentre Ă  Paris dans moins de trois jours : il sera alors temps de prendre une dĂ©cision.

Samedi 17 octobre, sur les coups de midi. Thierry et son bras droit ont rendez-vous avec Hambli devant le palais des CongrĂšs. Mais qu’est-ce qui lui a pris ? Pourquoi a-t-il dĂ©placĂ© de la came sans les prĂ©venir ? Et pourquoi a-t-il disparu des radars ? « LĂ , t’as essayĂ© de nous niquer », lance le commissaire. Hambli a l’air paniquĂ©. Il rĂ©pond qu’il n’arrivait pas Ă  le joindre, regarde dans le vide en rĂ©pĂ©tant : « Putain, mais je ne vais jamais m’en sortir. » À l’écouter, les acheteurs nantais ne voulaient plus venir jusqu’à l’entrepĂŽt, « peut-ĂȘtre qu’ils sentaient l’embrouille ». Ils lui auraient demandĂ© de faire une partie du trajet et c’est pour ça qu’il a envoyĂ© un camion. Thierry est fou de rage. La logique de Myrmidon, c’est de suivre les trafiquants Ă  partir du lieu de stockage, pas de les livrer Ă  domicile. Et le reste du convoi, oĂč est-il ? « En bas de chez moi », rĂ©pond Hambli sans ciller. Quoi, en plein Paris ? Oui, boulevard Exelmans, dans le XVIe. À cet instant, le commissaire devrait annuler l’opĂ©ration et prĂ©venir le parquet du fiasco. Mais il veut encore y croire. « Si j’avais pensĂ© que l’opĂ©ration d’infiltration Ă©tait fichue, je l’aurais clouĂ© contre une porte cochĂšre », confiera plus tard le commissaire Ă  ses proches. Au lieu de ça, il lui dit : « Si on y arrive, tu pourras compter sur moi, je ne te lĂącherai pas. »

Ils n’y arriveront pas. En fin d’aprĂšs-midi, Thierry reçoit un appel : les douaniers viennent de rĂ©aliser une saisie record Ă  Paris. Sept tonnes de cannabis dissimulĂ©es dans trois camionnettes, prĂšs de la porte d’Auteuil. Ils n’avaient Ă©videmment informĂ© personne, surtout pas l’Ocrtis. Ils affirment avoir Ă©tĂ© alertĂ©s par un riverain qui trouvait « bizarre » la prĂ©sence de ces utilitaires dans la rue. Le quartier est bouclĂ©. Des passants prennent des photos avec leurs portables. C’est fini. Il faut tout raconter aux magistrats qui avaient autorisĂ© l’opĂ©ration. « Une fois de plus, les douaniers ont jouĂ© en solo », s’attriste l’un d’eux. Le lendemain, le commissaire revoit son indic une derniĂšre fois. Il lui annonce qu’il ne peut plus rien faire pour lui. L’autre ne comprend pas. Il est catastrophĂ©, parle des Russes qu’il devait retrouver au Pays-Bas, des « mecs superchauds ». Comment va-t-il les rembourser ? Il faut que le policier l’aide. Ça ne peut pas s’arrĂȘter comme ça, aprĂšs tout ce qu’ils ont vĂ©cu ensemble. Thierry le coupe. « T’as pas compris ? Toi et moi, c’est terminĂ©. À partir de maintenant, tu deviens un objectif. Tu ne peux mĂȘme plus m’appeler. » Et il lui rend son PGP. Le soir mĂȘme, en allumant la tĂ©lĂ©vision, il verra François Hollande fĂ©liciter les douaniers : « Bravo pour votre courage, bravo ! »

François Thierry lors de la saisie de 2,5 tonnes de drogue en 2012 (crédits : PATRICK KOVARIK / AFP)

À quoi ça ressemble, un flic qui tombe ? Comment garder la tĂȘte haute et le profil bas ? En fĂ©vrier 2016, François Thierry est en train de bricoler dans sa maison de campagne quand il apprend l’arrestation de Sofiane Hambli en Belgique. TrĂšs vite, l’ex-indic est rapatriĂ© en France par le GIGN en hĂ©licoptĂšre blindĂ©, façon chef de la mafia. DĂšs le premier interrogatoire, il dĂ©signe Thierry comme son « employeur », l’homme qui lui donnait les ordres. Les magistrats s’interrogent. Et si le commissaire ne leur avait pas tout dit ? Son appartement parisien est perquisitionnĂ©, puis son ancienne bergerie du Gers. Ses ordinateurs sont fouillĂ©s ; ses voisins interrogĂ©s. Le 22 mars 2017, son Ă©pouse est convoquĂ©e devant la police des polices. On la questionne sur sa relation avec le commissaire : « Depuis combien de temps le connaissez-vous ? Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ? » La jeune femme hĂ©site, cherche ses mots : « J’ai du mal Ă  me concentrer sur mes rĂ©ponses, murmure-t-elle. Nous nous sommes vraiment mis ensemble en 2010, je pense. » On lui demande si elle a dĂ©jĂ  dĂ©fendu des dealers avant Hambli. « J’avais eu quelques dossiers au pĂ©nal, mais je n’avais pas d’expĂ©rience particuliĂšre en matiĂšre de stupĂ©fiants », doit-elle reconnaĂźtre. Le face-Ă -face est tendu, l’atmosphĂšre Ă©touffante. Une alarme incendie vient de se dĂ©clencher dans le bĂątiment ; il faut interrompre l’audition pendant dix minutes. Quand l’interrogatoire reprend, les questions tournent autour de l’argent. Comment Hambli la payait-elle ? En espĂšces, rĂ©pond-elle. Combien ? Entre 20 000 et 30 000 euros pour quatre ans de procĂ©dure. « Pourquoi avoir fait une sorte de tarif au rabais ? relance l’enquĂȘteur, sarcastique.

– Je ne suis pas un avocat aux honoraires Ă©levĂ©s.

– Ces sommes ont-elles pu apparaütre sur les comptes de votre conjoint ?

– Absolument pas. (…) J’ai eu ma fille au mĂȘme moment, c’était tout pour moi. Je voulais ĂȘtre pleinement autonome. »

Au bout de trois heures, elle conclut d’une voix blanche : « Mon mari et moi avons une vie des plus banales, tournĂ©e autour de nos filles. Nous sortons peu et partons peu en vacances. »

Les tables qui débordent de cash

Les juges grattent maintenant le vernis du commissaire modĂšle. AprĂšs l’avoir soutenu durant des annĂ©es, ils cherchent des traces d’enrichissement personnel. Deux sujets les intĂ©ressent en priorité : le financement des travaux de sa maison de campagne et les photos de voilier retrouvĂ©es sur son disque dur. Il a beau prĂ©senter des factures, dĂ©crire ses journĂ©es de bricolage, raconter sa passion pour les monocoques depuis l’enfance et les stages aux GlĂ©nans, les enquĂȘteurs ne le lĂąchent pas. « Ils peuvent tout vĂ©rifier, rĂ©pĂšte Thierry en privĂ©. J’ai saisi des millions en espĂšces, j’ai vu des tables dĂ©bordant de cash et tout cet argent m’a toujours paru abstrait. Est-ce qu’un rĂ©parateur de Ferrari a la main qui tremble quand il touche au moteur d’une F40 ? »

Le coup de grĂące tombe le 24 aoĂ»t 2017. Dix heures d’affilĂ©e, le policier est questionnĂ© par deux juges d’instruction. Ils n’ont pas trouvĂ© un centime suspect, mais ils ont de nouveaux reproches Ă  formuler : pourquoi a-t-il rendu son PGP Ă  Hambli lors du dernier rendez-vous alors que l’appareil aurait pu parler ? Pourquoi ne l’a-t-il pas interpellĂ© Ă  cet instant ? Le policier ne peut pas dire qu’il a laissĂ© filer l’homme qui l’a tant aidĂ© durant des annĂ©es, mais il vante son bilan, ses rĂ©sultats : des dizaines de rĂ©seaux dĂ©mantelĂ©s, une centaine de trafiquants arrĂȘtĂ©s, des tonnes de cannabis saisies. Les juges, eux, sont convaincus que l’indic a profitĂ© de l’opĂ©ration Bouchibi pour mener ses propres affaires. Les semaines suivant la saisie d’Exelmans, plusieurs livraisons ont Ă©tĂ© interceptĂ©es, dont une de plus de six tonnes prĂšs de Mons, en Belgique. Un chauffeur a mĂȘme affirmĂ© que le camion de Tanger contenait prĂšs de trente tonnes de shit. « Hambli peut m’avoir menti sur la quantitĂ©, accorde le policier. AprĂšs, j’ai du mal Ă  concevoir l’utilitĂ© pour lui parce qu’on est en phase cruciale et finale de notre relation, qu’il est dans une situation trĂšs exposĂ©e. » Il prĂ©cise le rapport de force, brutal : « À ce moment, les seuls sur qui il peut compter Ă  l’avenir, c’est nous, et si on s’aperçoit qu’il nous a doublĂ©s ou menti, on va le faire tomber. On connaĂźt ses ennemis ; on peut lui causer des torts considĂ©rables. » Comprendre : le balancer et laisser les crocodiles le dĂ©vorer.

Les magistrats restent de marbre. À la cent soixantiĂšme question, ils annoncent leur intention de mettre le commissaire en examen pour avoir « dĂ©libĂ©rĂ©ment cachĂ© Ă  l’autoritĂ© judiciaire des informations essentielles qui auraient permis de juguler le trafic de stupĂ©fiants ». Le choc. Le policier, qui se flattait d’arrĂȘter les trafiquants « comme personne », se retrouve dans le mĂȘme sac qu’eux. Ses avocats, AngĂ©lique Peretti et Francis Szpiner, s’insurgent contre une « infamie ». MĂąchoire serrĂ©e, corps en avant, Szpiner fait rĂ©sonner sa voix de stentor : « Avec Hambli, tout le monde avait conscience d’avoir affaire Ă  un individu hors norme et au vu des rĂ©sultats obtenus grĂące Ă  lui, rien ne permettait de penser qu’il jouait un double jeu. » Les juges acceptent de retirer les qualifications de « trafic de stupĂ©fiants » et d’« association de malfaiteurs », mais ils retiennent celle de « complicité » : pour eux, Thierry a basculĂ© du cĂŽtĂ© des voyous. Il risque jusqu’à dix ans de prison et 7,5 millions d’euros d’amende.

Sofiane Hambli est aujourd’hui incarcĂ©rĂ© Ă  Fleury-MĂ©rogis, en banlieue parisienne. Il lit des romans, regarde la tĂ©lĂ©vision, fait du sport. C’est un prisonnier Ă  part qui ne peut pas aller en promenade sans ĂȘtre insultĂ© par les autres dĂ©tenus. Pour le protĂ©ger, l’administration pĂ©nitentiaire a dĂ» le placer dans une aile spĂ©ciale, d’ordinaire rĂ©servĂ©e aux terroristes. Son avocat, Joseph Cohen-Sabban, tente de dĂ©montrer qu’il a Ă©tĂ© la victime collatĂ©rale d’une impitoyable guerre des polices. Pour lui, les douaniers ont menti : ils ne sont pas intervenus par hasard boulevard Exelmans. Ils filaient Hambli depuis des semaines et voulaient le coincer pour porter un coup fatal Ă  leurs rivaux de l’Ocrtis, en particulier au premier d’entre eux.

François Thierry, de son cĂŽtĂ©, se bat dĂ©sormais contre la solitude et la dĂ©pression qui guette. Ses ex-collĂšgues ont pris leurs distances ; les anciens chefs ne rĂ©pondent plus. Son couple aussi a explosé : la vie Ă©tait devenue intenable depuis que l’affaire et le rĂŽle de madame Ă©taient sortis dans la presse. Le commissaire a d’abord Ă©tĂ© mutĂ© Ă  la sous-direction antiterroriste, puis rangĂ© dans un placard Ă  la dĂ©lĂ©gation spĂ©cialisĂ©e dans le cyberterrorisme. À la honte de la mise en examen, la procureure gĂ©nĂ©rale de Paris a ajoutĂ© l’inimaginable pour un flic : le retrait de l’habilitation d’officier de police judiciaire, en raison d’un « manque de loyauté » et de « nĂ©gligences graves ». ConcrĂštement, Thierry ne peut ni constater un dĂ©lit ni mener une enquĂȘte. « C’est terminĂ©, dit-il Ă  ses derniers amis. On a perdu la bataille de la drogue. »

Il repense parfois Ă  Sofiane Hambli et Ă  ces six annĂ©es de relation secrĂšte. Curieusement, il ne parvient toujours pas Ă  lui en vouloir, convaincu que le contrat a Ă©tĂ© respectĂ© jusqu’au bout. Il y a peu, il a reçu l’appel d’un proche de Hambli : en prison, l’ancien indic aurait convaincu son voisin de cellule, le tristement cĂ©lĂšbre Salah Abdeslam, de lui raconter la prĂ©paration des attentats du 13-Novembre : « Ce serait bien que tu l’écoutes, lui disait une petite voix. Ça montrerait Ă  tout le monde que tu restes un grand flic. » Thierry a dĂ©clinĂ©, la mort dans l’ñme. Il ne sera sans doute plus jamais un grand policier.

Cet article est paru dans le numéro 54 (Février 2018) de Vanity Fair France

OLIVIER BOUCHARA

Reporter puis chef du service affaires de Capital, il est le rĂ©dacteur en chef enquĂȘtes / reportage de Vanity Fair. Il est aussi maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’Institut d’Ă©tudes politiques de Paris.

 

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